Zéphyr Embrasé
Bienvenue sur Zéphyr Embrasé ! Si tu es déjà membre n'oublie pas de te connecter ;-) .
Sinon n'hésite pas à t'inscrire sur ce forum de partage littéraire, ne serait-ce que pour donner ton avis sur les textes postés ici. Parce que, oui, nous voulons ton avis ! En bonus tu pourras profiter de la communauté délirante et/mais accueillante de ZE ^^.

Alors vite rejoins-nous ! (Non je te rassure nous ne sommes pas (encore) une secte)

AccueilAccueil  PortailPortail  FAQFAQ  RechercherRechercher  GroupesGroupes  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

Un forum pour les jeunes écrivains à la recherche de soutien et les lecteurs avides de donner leurs avis. Venez partager votre passion des mots !
 

Partagez | 
 
 Boygirl [TS/M]
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
Aller à la page : Précédent  1, 2
Meredith Epiolari

avatar

Reine de l'Impro
Féminin Messages : 1395
Date d'inscription : 29/07/2014
Age : 21
Localisation : Between the peanuts and the cage
MessageSujet: Re: Boygirl [TS/M]   Dim 30 Sep - 11:34

Maze a écrit:
La sonnerie retentit et je m’éloigne d’eux, surtout d’elle, surtout de lui d’une manière différente, avec dans les entrailles cette terreur qui me tord. Elle me déchire comme un pétale.

C'est trop bôôô

Je trouve que la lecture de tes textes est souvent éprouvante, et là c'était particulièrement le cas, mais j'imagine que ça veut dire que c'est bien fait Smile

 
Maze

avatar


Messages : 131
Date d'inscription : 16/11/2014
MessageSujet: Re: Boygirl [TS/M]   Lun 1 Oct - 22:21

Merci beaucoup  

Et dire qu'à mes yeux la partie d'Isidore est la moins dure :') j'espère que ça ira pour la suite !

[TW violence physique] [TW harcèlement] [TW homophobie]

 
Meredith Epiolari

avatar

Reine de l'Impro
Féminin Messages : 1395
Date d'inscription : 29/07/2014
Age : 21
Localisation : Between the peanuts and the cage
MessageSujet: Re: Boygirl [TS/M]   Ven 12 Oct - 13:40

Je trouve qu'il y a dans ce passage une intensité lyrique très belle, le récit d'Adel est à couper le souffle, c'est beau et cruel à la fois.

Mention magistrale :

Maze a écrit:
« Si tu la frappes pas tu es pédé. »

Pourquoi ? Parce que cette phrase qui pourrait se trouver dans n'importe quel roman jeunesse traitant de harcèlement (et ils sont nombreux) devient tout à fait géniale relativement à toute les autres fois où l'insulte n'est qu'un bourdonnement qu'on n'arrive pas à entendre : "(.)".
Ça renforce le discours d'Adel, le rend encore plus cru, c'est sublime.

J'apprécie aussi :

Maze a écrit:
Tu sais qu’elle ne s’appelait pas Boygirl, tu sais quel était son prénom.

On sent qu'il y a un enjeu très important ici, mais on ne sait toujours pas, nous lecteurs, quel est ce prénom. Et on ne sait pas non plus si on l'apprendra au cours du roman. J'adore les savoirs asymétriques en général, mais là c'est d'autant plus brillant que "Boygirl" est le titre du roman, qui n'est donc pas tout à fait éponyme, ce qui lui donne encore plus de sens.

Il faudrait que je relise tout depuis le début, mais je n'avais pas compris tout de suite que le "il" ou "lui" emphatique (un peu comme un "ille" latin à connotation laudative, cf "illustre") désignait Adel. Je pensais que c'était un autre personnage qu'Adel vénérait au point de ne pas prononcer son prénom (parce que les choses que l'on peut ou pas nommer son assez au cœur de ce roman).
D'où l'un de mes commentaires :

Meredith a écrit:
J'ai hâte d'en savoir plus sur "lui", vivement la suite Smile

Du coup, je me demandais : c'est une ambiguïté qui est faite exprès, ou c'est juste moi qui n'ai pas bien lu ?

Aussi, concernant le fait que la partie d'Isidore soit la plus soft : ce n'est pas agréable, mais ce n'est pas insurmontable non plus, il faut bien en garder un peu pour le crescendo Wink
Par exemple, "Lana rêve" était bien plus à la limite de l'insupportable avec cette espèce de "Jour sans fin" caractérisé par un viol. Tu maîtrises parfaitement cette écriture contre laquelle on doit "résister", du coup, j'ai hâte d'affronter les autres parties de "Boygirl" !

 
Maze

avatar


Messages : 131
Date d'inscription : 16/11/2014
MessageSujet: Re: Boygirl [TS/M]   Dim 14 Oct - 12:17

Merci beaucoup d'avoir pris le temps d'écrire une si longue réponse, ça me fait très plaisir !

Pour ce qui est du "lui", il n'est pas dit tout de suite qu'il désigne Adel, il y a quelques passages où on se retrouve face à une personne qui n'est pas nommée. L'ambiguité est faite exprès ! Elle a été très instinctive.

Cet extrait est plus long que les autres parce que la première scène est assez violente. Je ne voulais pas vous laisser sur quelque chose qui se finissait trop mal, donc j’ai ajouté la scène suivante qui est plutôt longue. J’espère que ça ne vous dérangera pas, bonne lecture !

[TW brûlure] [TW harcèlement] [TW violence physique]



J’ai eu des doutes par rapport au fait qu’Adel ait une petite amie (à la base il y avait quelques légères références à elle tout au long de l’histoire). J’aurais voulu la supprimer dans cette scène aussi mais je ne sais pas vraiment comment m’y prendre.

de toutes manières => de toute manière (ou "de toutes les manières")
 
Meredith Epiolari

avatar

Reine de l'Impro
Féminin Messages : 1395
Date d'inscription : 29/07/2014
Age : 21
Localisation : Between the peanuts and the cage
MessageSujet: Re: Boygirl [TS/M]   Ven 19 Oct - 21:07

Je vais commencer par donner mon avis, et ensuite je pense que ça servira de support à ma réflexion sur le rôle de Juliette Smile

La première partie (avec la scène de violence + brûlures) est très bien exécutée, je n'ai pas grand chose à en dire. Je m'intéresse davantage à la seconde partie, la scène de confidence entre Adel et Isidore.

A mon avis, ce passage manque un peu de subtilité (plus "adolescent", pour reprendre le mot honni ?). A la lumière d'une des phrases finales :

Maze a écrit:
On se tait, on a tous les deux quelque chose à dire qu’on ne dit pas.

on sent assez bien que le but de la scène est de finir sur ce beau moment, à savoir que les deux se savent plus ou moins amoureux l'un de l'autre de façon réciproque, mais qu'ils préfèrent ne pas prendre de risques (ou ne pas gâcher la beauté du silence ?). Bref, cette fin est belle, toute en finesse, mais ce qui précède me semble l'être beaucoup moins. On voit un peu trop les "ficelles" de la conversation, qui me semble aussi un peu trop dramatisée.

Je pense notamment à :

Maze a écrit:
C’est pas ça, ça c’était évident, depuis qu’elle savait que j’étais bi elle était insupportable. Heureusement d’une certaine manière. C’est mieux comme ça. On était d’accord. Ça fait un mois, ou deux, déjà. »
Il soupire doucement. C’est ce qui lui pesait.
« J’aurais dû te le dire. Je ne sais pas pourquoi je l’ai gardé pour moi. »

Je ne sais pas si c'est vraiment mon sens critique qui parle ou ma façon personnelle de voir les choses (ma sacro-sainte horreur des étiquettes, par exemple), mais je trouve que tout ça manque un peu de naturel. Ici, "je suis bi" équivaut à "je suis amoureux de toi" de manière un peu trop évidente ("J'aurais dû te le dire"), je trouve que le fait qu'Adel utilise le mot "bi" un peu trop facile.

Dans cette perspective, je vois un avantage au personnage de Juliette : elle permettrait de disséminer des signes un peu plus subtils de la bisexualité d'Adel, pour que l'on sente qu'il peut se passer quelque chose AVANT qu'Adel ne le dise presque explicitement. En sachant que tout ne va pas si bien dans le couple d'Adel, on se poserait davantage de questions, peut-être même en même temps que lui se les pose.

Cela me fait penser d'ailleurs que je croyais que "lui" était en couple avec Isidore quand j'ignorais son identité, car il agissait vraiment comme un amoureux. En apprenant qu'Adel est "lui", on remet en cause ce fantasme (qui devait être le fruit de l'imagination d'Isidore) et j'ai eu l'impression de ne pas avoir pleinement profité de cette désillusion.

Et puis je crois que j'ai personnellement un faible pour ce moment où le personnage doute d'aimer quelqu'un et doute d'être aimé de quelqu'un. Ici, Adel nous révèle d'un coup : "Je n'aime plus Juliette. Je t'aime", et il ne semble pas douter de ce qu'il ressent pour Isidore, ni Isidore réellement douter de ce qu'Adel ressent pour lui.

J'ai l'impression de faire plus de la psychologie amoureuse que de la critique littéraire, mon commentaire me semble assez mauvais, je ne sais pas ce que tu peux faire de ça, mais en tout cas ça reste très bien écrit, et j'ai hâte de lire la suite !

 
Maze

avatar


Messages : 131
Date d'inscription : 16/11/2014
MessageSujet: Re: Boygirl [TS/M]   Sam 3 Nov - 10:36

ALORS je croyais avoir répondu je suis désolée !
Je trouve ce que tu dis très intéressant et ça nourrit ma réflexion, ça n'est pas du tout un mauvais commentaire. J'aime bien l'idée d'accompagner Adel dans l'évolution de ses sentiments ! Merci beaucoup pour ces remarques !

[TW violence physique] [TW violence verbale] [TW harcèlement] [TW homophobie]



C'est la fin de la partie d'Isidore ! C'est très gentil de me lire, j'espère qu'elle vous aura plu

Je sers Adel dans mes bras => je serre Adel dans mes bras
 
Meredith Epiolari

avatar

Reine de l'Impro
Féminin Messages : 1395
Date d'inscription : 29/07/2014
Age : 21
Localisation : Between the peanuts and the cage
MessageSujet: Re: Boygirl [TS/M]   Ven 9 Nov - 16:49

Trop chouette, j'ai hâte de découvrir le deuxième narrateur (ou plutôt, la deuxième narratrice, j'imagine)

Je signale une petite faute de frappe ici :

Maze a écrit:
ça me donne de envie d’être heureux

et une mention spéciale ici :

Maze a écrit:
la vidéo dans un coin de mon esprit, dans un coin de mes poumons aussi.

J'avoue que je n'aime pas trop ce passage :

Maze a écrit:
J’entrouvre mes paupières. C’est Adel. Une seconde : nous échangeons un regard qui dure un siècle, et nos pupilles grossissent et se rétractent au rythme des battements de nos cœurs qui explosent dans nos poitrines. La même seconde : les mains qui étaient serrées autour de mes bras se posent sur mes joues. Encore cette seconde : je peux ? Toujours cette seconde : la bouche qui me disait d’ouvrir les yeux se pose sur mes lèvres.

J'ai l'impression que ça va un peu vite, mais je pense que c'est aussi une question d'appréciation personnelle, et puis j'aime bien le fait que toute la fin de la partie semble presque un rêve.

Je relève aussi ce petit détail que je trouve intéressant :

Maze a écrit:
parce que les adultes hurlent

J'aime bien que ce détail apparaisse non pas après les coups directement, mais après qu'Adel et Isidore se sont embrassés. On ne sait pas vraiment quelle est la cause des cris des adultes, mais on a l'impression que ceux qui se taisaient pendant la baston ne peuvent pas supporter que deux garçons s'embrassent (sans que ce soit explicite, ce qui permet aussi de se rassurer : "Non, ils doivent crier à cause des coups"). Du coup, je trouve ça subtil, on peut lire ça comme on veut et trouver ça inquiétant, ou hypocrite, dans tous les cas ça me conduit à aimer le fait que le baiser se passe à ce moment-là, même si ça m'avait dérangée dans un premier temps.

J'imagine que la fille qui arrive est la copine de Boygirl ? Hâte de lire la suite !



Dernière édition par Meredith Epiolari le Dim 11 Nov - 21:13, édité 1 fois
 
Maze

avatar


Messages : 131
Date d'inscription : 16/11/2014
MessageSujet: Re: Boygirl [TS/M]   Sam 10 Nov - 16:42

Merci pour ton commentaire ! J'aime beaucoup quand tu fais des mentions spéciales, ça me fait sourire à chaque fois !

J'ai eu du mal à l'écrire, je crois que je vais essayer d'une autre manière qui tranche moins avec le style, et je choisirai ensuite !

Et voici donc le premier chapitre de la deuxième partie : celle de Claire, la petite amie de Boygirl !



des dentelles qui la momifiait => momifiaient
 
Kaw'



Gni suprm
Messages : 339
Date d'inscription : 18/08/2014
Age : 19
Localisation : La tête sous l'oreiller
MessageSujet: Re: Boygirl [TS/M]   Dim 11 Nov - 16:46

Je profite d'un passage ici pour te poser une question, ça m'intrigue depuis un moment : sous quel format est ton texte ? Je n'ai jamais réussi à le voir, il n'y a que tes commentaires et les balises du texte qui apparaissent, que je sois sur téléphone ou sur différents ordi x)
Au plaisir de peut-être te lire, si tu m'indiques comment faire !

Edit : Il faut poster en-dessous pour le voir ou kékesa ? Bref, maintenant que j'y ai accès et comme il est un peu long je le lirai un jour (j'espère bientôt!)
 
Meredith Epiolari

avatar

Reine de l'Impro
Féminin Messages : 1395
Date d'inscription : 29/07/2014
Age : 21
Localisation : Between the peanuts and the cage
MessageSujet: Re: Boygirl [TS/M]   Dim 11 Nov - 21:33

Si tu repasses par là Kaw', le texte est sous "Hide", ça veut dire que seules les personnes qui ont commenté le sujet peuvent voir le texte ! Je vais peut-être le préciser la prochaine fois que je ferai un "Ce qu'il ne fallait pas louper ce mois-ci", des fois que d'autres membres auraient eu la même interrogation. Toujours est-il que maintenant que tu as commenté, tu t'es ouvert une lecture incroyable, bienvenue !

Et maintenant, place au commentaire ! Déjà, l'incipit :

Maze a écrit:
Le matin-même, j’ai appris sa mort et son nom dans le journal.

Magnifique zeugme, brillant, surtout mis en parallèle avec la fin de l'extrait :

Maze a écrit:
Il m’a fallu la nuit entière pour admettre qu’elle s’appelait Antigone.

Wow, putain, moi aussi, il va me falloir au moins ça. Pardon pour le juron, il était de rigueur. Remplaçons-le par un "Mazette". Ce prénom ouvre un réseau de significations, des lectures intertextuelles, il faudrait que je prenne la nuit pour réfléchir à la portée allégorique de tout ça ! Je trouve ça beau d'apprendre ce nom au moment du changement de partie, comme si le roman "s'ouvrait" sous nos yeux pour devenir autre chose que ce que l'on croyait lire depuis le début.
En plus, cette phrase est tellement drôle dans son contexte, j'adore ce genre d'ordre de priorités absurde, c'est toujours efficace : "Vous allez nous faire tuer, ou pire... renvoyer !" Wink
Sauf que là, la mort a déjà eu lieu, donc c'est aussi très noir comme humour. J'adore.

Vivement la suite !

 
Maze

avatar


Messages : 131
Date d'inscription : 16/11/2014
MessageSujet: Re: Boygirl [TS/M]   Jeu 15 Nov - 12:16

Oh mince ! Je le cachais à chaque fois pour ne pas prendre trop de place, mais je vais arrêter si ça pose des problèmes de lecture. Merci de l'information ! Et c'est très gentil de vouloir commencer à le lire, merci !

Merci beaucoup ! Je suis vraiment contente que tu apprécies ce prénom ! (et la petite référence à Harry Potter m'a fait sourire eheh)



[TW mention de mort/suicide] [TW émétophobie]

Chapitre 2

Je me réveille en pensant à elle, dont je ne connais pas le prénom. Son absence et son silence s’éternisent : je m’inquiète. J’espère qu’elle me téléphonera, qu’elle me rassurera, qu’elle me proposera de nous revoir enfin. Elle me manque. En ouvrant les yeux je me rappelle brutalement. Elle me manque. Aussitôt la nausée me reprend, j’ai à peine le temps de m’agenouiller que déjà je suis pliée en deux en larmes. Elle me manque monstrueusement. Mon père frappe à la porte, il me demande si tout va bien. J’éructe entre deux crampes que je ne pourrais pas me rendre au lycée. Il répond que nous en discuterons dans la cuisine et s’éloigne. Alors j’arrive en sueur quelques minutes plus tard, une fois que j’ai tassé la douleur au fond de mes entrailles. Le journal est posé sur la table, je n’ose pas y jeter un œil de peur de voir à nouveau s’étaler la mort d’une certaine fille sur la première page. Une tasse de café fumante m’attend, mais je reste interdite devant ses vapeurs odorantes. Un souvenir me revient, une heure tardive surtout, la douceur de la nuit et l’amertume sucrée du matin. L’envie de vomir m’agite fébrilement, je crispe mes doigts sur mon abdomen. Mon père me questionne un peu, ennuyé à l’idée que je ne puisse pas aller en cours. Il finit par l’accepter en comprenant que je ne le fais pas exprès, et plaisante sur le fait qu’être malade me fera perdre un peu de poids. Ça ne me fait pas rire et je ne me force pas comme d’habitude. Je n’en ai pas l’énergie – je la puisais avant dans les étreintes qu’elle me donnait pour recueillir mon corps. Mon père ne s’excuse pas et se lève, m’indique que ma mère rentrera tôt cet après-midi, puis s’en va. Il ferme la porte à clef. Le déclic résonne longtemps dans la maison vide. Je n’y suis qu’un fantôme.
Je quitte la cuisine et veux allumer mon téléphone pour être sûre qu’elle ne m’a pas envoyé de dernier message. Mais encore une fois la nausée m’égorge, alors je me retiens, plaquant mes deux mains contre ma bouche. Je sais de toute manière que c’est vain. Je m’enferme dans la salle de bain et me déshabille dos au miroir. Je préfère ne pas me voir. Je prends une douche glacée, promenant le jet sur mon ventre pour tenter d’apaiser les crampes qui l’incendient. Je tremble mais continue fermement de m’exposer à l’eau qui ruisselle sur ma peau. Quand l’envie de pleurer me prend j’asperge mon visage pour faire fuir des larmes balbutiantes. Je sors plus tard, m’enroulant avec précipitation dans une serviette dont la douceur me réchauffe un peu. Je m’habille ensuite, enfile avec quelques difficultés un pantalon trop serré. Il y a encore une photographie de nous deux dans la poche, j’y plonge mes doigts pour l’effleurer. Je ne la regarde pas parce que je m’en sens incapable. En sortant de la salle de bain, je me rends compte que je suis épuisée. Je m’allonge sur mon lit. Les draps se froissent. La nausée s’éclipse. Un temps passe, puis avec précipitation avec avidité je saisis la photographie. Elle est si différente de celle sur sa tombe. Boygirl (Antigone, Claire, tu as attendu si longtemps de pouvoir l’appeler Antigone, pourquoi ne la nommes-tu pas Antigone) sourit légèrement, et sans cette distance qu’elle mettait sans cesse entre elle et la vie. Elle est humaine et ne souffre pas. Je déteste celle du cimetière, mais je suis heureuse que cette image d’elle ne soit pas sur sa tombe. Peu de gens l’ont connue ainsi. Ils n’ont pas à voir cette facette d’elle alors qu’ils n’ont pas su la faire apparaître. C’est comme un trésor que je garde pour moi, parce que c’était un cadeau, un véritable don qu’elle me faisait quand elle semblait heureuse et l’était peut-être. Je souris en retour à son petit portrait de morte. Jamais plus elle ne m’offrira son visage radieux. Je ferme les yeux pour l’oublier. Elle s’appelait Antigone, c’est presque un peu trop tard mais j’aurais aimé l’appeler Antigone.

Je me réveille comme si je sortais d’un coma. J’ai le vague souvenir d’avoir vécu, d’autres plus prégnants d’Antigone. Je titube jusqu’à la fenêtre de ma chambre et appuie mon front contre la vitre glacée. Mes pensées se givrent. Elle m’avait demandé, il y a deux semaine peut-être : « Si je meurs Claire, est-ce que tu fleuriras ma tombe ? » J’avais souri, passé ma main sur sa joue et elle avait frémi. Sa peau sous mes doigts l’angle de sa mâchoire. Elle a vu que je n’allais pas répondre parce que je n’osais pas envisager sa mort, elle a insisté : « J’aimerais des roses je crois. Des roses. Tu leur feras dire ce que tu veux, mais des roses. » Elle était de toute manière trop belle pour qu’on lui offre d’autres fleurs. J’ai lentement acquiescé et je l’ai embrassée en disant : « Des roses, promis. » Je n’y croyais pas, je pensais que ça serait dans longtemps quand on serait vieilles. Elle a semblé rassurée et même contente. Je ne me suis pas inquiétée, Antigone heureuse, c’était rare. Aujourd’hui je me rends compte en me rappelant, que ce qui faisait son bonheur était souvent la mort et l’idée de sa mort. Ça me détruit de ne pas avoir été suffisante, de ne pas l’avoir fait souhaiter vivre.
Je commence à pleurer, alors je glisse le long de la fenêtre et m’assois par terre, la tête enfouie dans mes bras. Nous nous sommes aimées, je crois. J’ai tout donné. Je me suis donnée. Elle est morte malgré mon offrande. Je ne me lève pas assez rapidement pour rejoindre la salle de bain, et je vomis un peu de bile sur le sol. En sueur en pleurs je me mets debout et vais chercher, titubante, de quoi nettoyer. Cette insupportable culpabilité tourne sans cesse dans ma tête, Claire Claire tu aurais pu faire plus faire mieux Claire c’est toi qui l’as tuée Claire tu ne lui as pas donné l’envie de vivre mais peut-être celle de mourir. De toute mon âme je l’ai aimée de toute mon âme, pas un message, pas une lettre. Elle a simplement disparu du jour au lendemain, et a précipité sa voiture au fond la Seine avec mon cœur dans le coffre.

Il est un peu tard, presque midi, mais la fleuriste est encore ouverte. J’entre et veux savoir si elle a des fleurs fragiles. Déroutée par ma question elle me demande poliment de préciser. Je m’excuse et précise. Je dis : « Des fleurs pour quelqu’un que j’aime. ». Elle me montre de grandes roses rouges mais j’en choisis une rose et une blanche. Je paye et je sors. Ça n’est que plus tard, le soir, que je parviens à me rendre sur sa tombe. Sur le trottoir avec mes fleurs je pleure. De tout petits sanglots qui font que les passants me dévisagent sans me venir en aide. Je ne crois pas avoir envie de leur soutien de toute manière.
Au cimetière, je marche très lentement vers sa tombe. Tout est désert. Je vois la croix se dresser dans la pénombre bleutée du crépuscule, puis les larmes l’effacent. Je les essuie du bout de mes doigts avant de m’agenouiller dans la poussière devant elle. Je dépose les fleurs près de son nom gravé, sur lequel s’attarde ma main. Antigone me regarde avec dédain depuis son cadre de cuivre. À côté d’elle, sur sa photographie de papier glacé, son frère que je n’ai connu que mort demeure immobile. Je connaissais son prénom, et aujourd'hui alors que je contemple la sépulture commune je me dis que j’aurais pu deviner celui d’Antigone. Je m’étends contre le marbre et ferme les yeux. Je la hais de m’avoir abandonnée et je me hais de lui en vouloir.
« Je t’ai aimée si fort, et je te déteste tant maintenant. C’est dommage. » murmuré-je à une morte.
Ça sonne un peu faux. La chaleur estivale me rattrape et je me vois partir laisser les fleurs sortir du cimetière refermer le portail rentrer en bus. J’ai l’impression que mon âme est restée près de sa tombe à y errer à la veiller à la maudire.

Je dors encore comme si rêver d’elle pouvait la ramener. Quitter le sommeil est difficile, son absence est d’autant plus grande. Son silence aussi. Je transforme ma tristesse en haine pour moins souffrir peut-être. Je ne sais plus quelle heure il est. La lumière pleure sur le plâtre des murs de ma chambre. Je ferme à nouveau les yeux, m’endors et me réveille aussitôt. Quelque chose m’arrache au sommeil – peut-être elle. Je la revois assise sur le rebord de mon lit et me dire que je suis réveillée avec une sorte de joie triste. J’ai envie de lui hurler : « Pourquoi est-ce que tu es morte ? » et de lui faire comprendre à quel point c’était égoïste, à quel point je me sens abandonnée ; mais elle s’évapore. Je me déteste de lui en vouloir. C’est peut-être mal aussi de ma part de souhaiter qu’elle vive. Dans cette chambre où on a fait l’amour je vois nos deux orgueils enlacés. Je suis incapable de les démêler. La nausée revient, je m’assois en tailleur sur mes draps. Je les tords entre mes mains pour me contenir. La porte d’entrée grince : quelqu’un rentre. Un instant j’imagine que c’est Antigone, Antigone qui revient, Antigone qui s’excuse, Antigone qui me pardonne, Antigone qui m’aime. Ça n’est que ma mère. Ses talons claquent sur le parquet jusqu’au seuil de ma chambre ; là elle frappe. Je lui murmure d’entrer.
Elle apparaît dans l’encadrement de la porte, m’observe. Je lui jette un vague regard, elle me demande si je suis allée en cours. Je fais non de la tête. J’explique un peu. Elle veut que je mange. Je refuse – je m’en sens incapable. Elle ne comprend pas.
« Tu n’es jamais malade, d’habitude. Et puis il fait doux en ce moment, comment tu as pu attraper ça ? »
Elle s’approche de moi et pose sa main sur mon front. Un spasme me parcourt. Elle dit que je n’ai pas de fièvre et ça ne m’étonne pas. Je m’allonge. La photographie se tord dans ma poche. Une nouvelle fois je tremble. Ma mère s’inquiète un peu. Je crispe mes mains sur mon ventre et me tourne sur le côté ; je vomis encore.
Antigone au fond de sa tombe en fleurs. Claire au fond de son lit en sueur.

Je me réveille plus tôt que d’habitude. Mes parents ont tenu à ce que je ne rate pas une autre journée de cours, à cause des épreuves en fin d’année. Mes jambes s’entrechoquent en portant tout mon poids et celui de ma mélancolie profonde. Je ne prends pas le risque de manger, mon père rit en demandant si je fais un régime. Je quitte rapidement la maison après qu’il m’a demandé si j’allais retrouver mon petit copain. Il s’esclaffe encore quand je ferme la porte, un peu plus violemment que quand Antigone était vivante.
L’aube débute à peine quand je sors. Le ciel est rose pour aller acheter mes roses. Au fur et à mesure que la couleur éclatante se ternit, la rumeur de la ville enfle. Mon sac pèse lourd sur mes épaules. L’idée de revoir Antigone, d’être plus proche d’elle, éteint et attise la nausée. J’ai gardé la photographie comme si je ne pouvais m’en séparer. Les ombres étendues sur le trottoir s’évaporent peu à peu, laissent seulement une trace grisâtre et réduite de leur présence. Le soleil les tue lentement. Sa chaleur diffuse dans ma nuque me fait frissonner. Je hais ressentir si ce ne peut plus être ses mains. La fleuriste déverrouille la porte de sa boutique, je me précipite impoliment vers elle et demande les mêmes roses qu’hier. Elle me dévisage un instant, me découvre ravagée et hoche la tête.
Devant la tombe, je dépose les deux roses, entrecroise leurs tiges. Elles fondent sur le marbre. Le dernier couple de fleurs se flétrit doucement à côté d’elles. Le vent ne les a pas emportées. Leurs couleurs ont un peu fané. Je voudrais qu’il leur pousse des racines, des racines qu’elles planteraient dans l’épitaphe morne, puis dans le cercueil simple, puis dans les côtes d’Antigone. Entre ses deux poumons – j’aimerais qu’ils se gonflent encore. J’aimerais arracher un pétale à cette rose blanche et faire frémir le cœur d’Antigone, j’aimerais humer ce parfum floral et y trouver le sien. J’aimerais une rose qui me relie encore à elle. Une rose pour la faire revivre. Son frère est mort à côté, mais comment pourrait-elle l’être, elle ? Je l’ai vue vivante, elle ne peut pas être morte. Son frère d’ailleurs devrait nous laisser seul. On ne s’embrasse pas devant le cadavre d’un frère, et je voudrais l’embrasser. Elle ne peut pas être morte. Il y a un mois elle respirait.
Je tombe à genoux et à l’instant où mes rotules heurtent la poussière je sais que je ne me relèverai pas. Que l’heure de débuter les cours aura beau approcher, je ne pourrais pas quitter cette terre qui étreint Antigone comme je l’ai étreinte. Cela me demanderait une force que je n’ai pas, que je n’ai plus. J’ai à nouveau envie de vomir. Je me mets à trembler. La première larme qui explose sur la tombe d’Antigone est la mienne. Elle naît de ces yeux dans lesquels elle aimait se perdre. Je lève une main indécise vers les roses, vers Antigone, je voudrais un dernier jour avec elle. Je voudrais revenir en arrière et vivre plus intensément les dernières heures qu’elle m’a accordées. C’était forcément un sacrifice qu’elle me faisait, si elle avait tant envie de mourir ça devait être une torture de vivre. Elle n’a pas pu prendre cette voiture sans savoir qu’elle allait se suicider. Le journal a dit qu’elle n’a pas essayé d’en sortir, d’ouvrir la portière, ou même de détacher sa ceinture. Elle n’a pas tenté de freiner avant d’entrer dans le fleuve. Je ne l’ai pas retenue. Peut-être n’ai-je même pas traversé son esprit, peut-être qu’à ce moment-là déjà elle était morte d’une certaine manière. Je me demande comment j’ai pu croire un seul instant que j’étais aussi importante pour elle, qu’elle l’était à mes yeux. Ça se lisait en elle qu’elle était incapable de m’aimer.
Des fleurs n’ont jamais été aussi immobiles au-dessus d’Antigone.

Je tourne lentement la page du manuel, la froisse un peu par inadvertance. Le bruit semble assourdissant dans le silence moite de la salle de classe. Autour de moi les autres élèves s’endorment. Quelques mains se lèvent pour répondre au professeur. La lumière trop blanche brûle les tables près des fenêtres. J’observe de loin les ombres nettes qu’elle découpe sur le bois et les visages des adolescents. J’imagine sa chaleur ; je me sens gelée. Une amie à côté de moi s’évente d’un geste nonchalant de la main, me glisse un sourire quand elle s’aperçoit que je la regarde vaguement. Je ne lui ai jamais parlé de ma relation avec Antigone. Je m’éveille un peu ; la nausée passe, Antigone passe. Une semaine peut-être déjà qu’elle dort.
Quand nous nous sommes rencontrées, elle ne m’a pas dit son prénom. Les autres fois non plus. Je lui ai demandé souvent, comment tu t’appelles ? Elle ne répondait pas. Elle me disait que ça n’était pas l’important, que Claire était un plus joli prénom pour une plus jolie fille. Elle me demandait si elle pouvait m’embrasser parfois quand je tentais de savoir. Elle trouvait toujours un moyen d’échapper à ma question. Elle pouvait répondre : « Certains m’appellent Boygirl. » Peut-être n’aimait-elle pas son prénom, peut-être l’agaçait-il. Elle me disait : « Et toi ? Tu m’appellerais comment ? » avec un ton légèrement provocateur, un rire terne surtout dans les yeux. Elle était mystérieuse et ça me rendait heureuse. Elle s’appelait Antigone. Je ne l’ai pas connue assez pour pouvoir dire : elle s’appelle Antigone. Je ne peux que me répéter qu’elle s’appelait Antigone, que j’ai aimée une Antigone, que j’ai souri cent fois à une Antigone, que j’ai fait l’amour avec elle sans connaître son prénom. Sans savoir, je l’aurais appelée Camille peut-être, ça lui allait étrangement bien. Je le lui avais confié une fois, et cette joie profonde et fragile qui n’apparaissait que rarement en elle, avait rayonné sur son visage. Camille. Quand je ne savais plus quel surnom lui donner, quand je voulais l’appeler sérieusement, quand on se disputait : Camille. Pas si souvent que ça, mais assez pour que ça soit le prénom qui, avec Boygirl, reste encore. Il lui plaisait un peu, j’aimais quand la vie lui plaisait légèrement. Antigone lui va mieux cependant. Antigone lui colle à la peau, un peu trop : elle s’en est tuée. Antigone est morte de s’être appelée Antigone. Je me hais de souffrir autant du décès de quelqu’un dont j’ai appris le nom dans un journal. Ça n’est pas normal. On s’est aimées trop intensément pour que je ne connaisse même pas ce prénom dont elle avait peut-être honte, pour qu’elle se suicide sans rien me dire, pour qu’elle m’abandonne. Pour qu’elle parte. Ma colère et ma tristesse une nouvelle fois s’emmêlent. J’enfouis mon visage entre mes mains pour laisser grossir mes larmes. Je l’appelle Antigone depuis qu’elle est morte, pour que Camille, pour que Boygirl, pour que l’anonyme, soit un peu en vie. Ça me faisait souffrir de ne pas connaître son prénom, mais je l’acceptais. Je lui ai pardonné beaucoup de ses comportements qui me faisaient du mal, je n’osais pas les refuser. Je lui trouvais des excuses. Elle était toujours innocente et j’étais toujours coupable des maux dans notre relation, et si elle a ressenti peut-être la même chose, je ne l’ai jamais su. Aujourd’hui encore je me hais pour la fin abrupte de notre histoire. Je me répète, et c’est inaltérable, que je n’ai pas fait assez pour cette fille sans nom.

de toutes manières => de toute manière
après qu’il m’ait demandé => après qu'il m'a demandé
 
Meredith Epiolari

avatar

Reine de l'Impro
Féminin Messages : 1395
Date d'inscription : 29/07/2014
Age : 21
Localisation : Between the peanuts and the cage
MessageSujet: Re: Boygirl [TS/M]   Sam 17 Nov - 18:46

Comme c'est une partie très introspective, je n'ai pas grand chose à en dire, mais je trouve ça bien fait. On sent que Claire est dévastée par la mort de Boygirl, et en même temps elle se rattache à des petits détails un peu plus triviaux (elle l'appelait Camille, elle ne veut pas l'embrasser devant son frère, etc), le genre de petits détails qui permettent de ne pas tomber dans le pathos, je pense que c'est à ça qu'on pense finalement, quand quelqu'un meurt.

Encore, encore, encooore !

 
Maze

avatar


Messages : 131
Date d'inscription : 16/11/2014
MessageSujet: Re: Boygirl [TS/M]   Mar 20 Nov - 12:35

J'espère réussir à tenir ça tout le long de sa partie, parce qu'il y aura beaucoup d'introspection tout au long des chapitres suivants. Merci beaucoup en tous cas ! Very Happy




[TW mort/suicide] [TW cadavre] [TW émétophobie]

Je sors du lycée avec une douleur presque réconfortante dans la poitrine. Elle est devenue habituelle, elle remplace Camille. Sa présence m’est devenue aussi indispensable que l’était celle d’Antigone. Je me jette dans d’autres bras, plus dangereux peut-être. Je lutte pour ne pas me rendre au cimetière et m’étendre près d’elle. Antigone me manque dès que je quitte sa tombe. Je baisse un peu la tête, mes yeux voguent sur l’asphalte. La lumière est faible mais belle, j’observe ses variations sur la chair de ma main ballante. Ma colère s’est tarie au fur et à mesure qu’a grandi la souffrance. Je n’en veux plus à Antigone de m’avoir laissée seule, de ne pas m’avoir prévenue. J’en suis simplement triste. J’aurais aimé pouvoir lui donner l’envie de vivre. J’ai échoué et c’est douloureux. Je crispe mon poing pour m’empêcher de pleurer. Il faut attendre d’être enfermée dans ma chambre pour le faire. Mes sentiments balancent et tour à tour haine, désespoir, culpabilité et rage alternent avec déraison.
Ce soir c’est la tristesse. Je me complais un peu dans cette souffrance alors que je marche lentement. C’est plus facile de l’aimer ainsi, moins angoissant. Antigone me cachait trop de pensées pour que je puisse être totalement sereine face à elle. J’avais peur, je crois, que du jour au lendemain elle cesse de m’aimer. Qu’elle s’en aille ; cette inquiétude avait finalement lieu d’être. J’ai pressenti peut-être son suicide. J’avais beau croire profondément en nous, en notre petite histoire, je savais qu’elle ne durerait pas. C’était un sentiment déchirant. Aujourd’hui alors qu’elle est morte, je peux l’aimer platoniquement et tant que je le veux. Cette passion tremblante entre nous deux, c’était peut-être un peu trop. Je me déteste encore parce que j’ai peur de l’avoir tuée. Il fait déjà presque nuit. Je presse un peu le pas. Je n’aime pas être seule le soir dans la ville. La lumière est loin d’être rassurante, et les passants aussi. L’éreintante crudité des halos blancs me tourmente, mon ombre poisseuse plaquée au sol colle à mes pieds. Des phares m’aveuglent, m’écorchent vive, puis s’enfuient. Derrière moi, Antigone se décompose et je dois attendre demain pour à nouveau la pleurer. Je m’interdis d’être trop triste quand ce n’est pas devant sa tombe, je m’interdis de passer trop de temps au cimetière. J’ai peur de devenir folle – de l’être même déjà, à force de penser sans cesse à une morte comme pour la faire ressusciter. Je m’accorde seulement le droit de fleurir chaque jour sa sépulture. Son frère à son côté dans un cercueil jumeau n’y a pas droit, parfois je me dis que par respect pour Antigone je devrais aussi l’honorer. Quelque chose me retient, une sorte de mélancolie. À l’exact opposé d’Antigone, je ne sais rien de lui à part son nom. Ça serait vain. Je sursaute quand quelques fenêtres au cinquième étage d’un immeuble s’allument ensemble. Il faut que je rentre chez moi et que je dorme. La tombe d’Antigone aspire ma raison dans sa bouche de marbre.

À quatre heures du matin, je me réveille en sueur dans mon lit. Un cauchemar insupportable m’a tirée du sommeil. Je ramène en tremblant mes genoux contre ma poitrine, contre mon cœur sonore. L’obscurité de ma chambre me terrifie soudain, d’une main j’allume une lampe. Les ombres qu’elle crée dévorent la pièce, mais c’est mieux que le noir abominable des tombeaux. Incapable de me rendormir, je commence à me souvenir du rêve qui m’a fait si peur.
Je crois que j’étais au cimetière. Il faisait nuit. La tombe d’Antigone et moi flottions un peu dans la pénombre ambiante. Il y avait quelques effluves bleutés, comme si le jour n’était pas tout à fait envolé. Les roses posées sur le marbre balançaient mollement leurs pétales à la merci de l’atmosphère ; et plus étonnamment quelques anémones azuréennes s’y agitaient aussi. La pesanteur semblait réduite, parce que quelque chose d’encore plus lourd nous écrasait. Je me maintenais debout. La tombe commençait à vibrer. Je m’approchais, posais une main sur elle. Je finissais par m’apercevoir qu’à l’origine de ce tremblement était un cri, un cri si humain qu’il en était animal. La douleur le transformait. Je reconnaissais rapidement le timbre : c’était celui d’Antigone. Antigone qui m’appelait à l’aide avec toute la force dont elle était capable, Antigone qui s’époumonait alors qu’elle ne respirait plus. Elle hurlait incessamment la même chose : « Pas là ! Pas là ! Pas là ! » et cette immense, immense souffrance résonnait dans sa voix et la déformait. Peut-être ne criait-elle pas, peut-être pensait-elle seulement si fort que je l’entendais. Je me suis réveillée au son des « Pas là ! » d’Antigone, en frissonnant comme frissonnait le marbre de sa sépulture. Je halète toujours, incapable de reprendre mon souffle. J’ai l’impression étrange d’avoir plus assisté au songe d’Antigone que d’avoir fait le mien. Je tente de me calmer, de respirer au moins. Je scrute les ombres de ma chambre à sa recherche, elle criait si fort elle est forcément là, pas là pas là pas là. Je repousse mes draps d’un geste ample, ils accrochent mes jambes humides. Je me lève. Il faut que je me lève. Je jette encore quelques coups d’œil autour de moi, derrière les meubles, sous mon lit. J’ouvre ma fenêtre, je suis au premier étage. En bas s’étale la pelouse du jardin. Je m’accroche si fort à la rambarde que mes jointures blanchissent. Je me penche un peu. Pas là pas là. Je veux plonger dans la terre meuble à quelques mètres sous moi comme dans une piscine. L’herbe se balance en petites vagues vertes dans une brise qui me gèle. Le jour va bientôt se lever, peut-être. Antigone regardait les couchers de soleil sans savoir s’ils allaient revenir, je me souviens de ses yeux qui regrettaient déjà d’être morte alors qu’elle était à la fenêtre – à la fenêtre comme moi en ce moment, ses mains sur la même rambarde, son corps qui faisait le même angle. À la fenêtre avec moi dans le lit qui l’admirais, pas là pas là pas là. Déjà elle n’était plus en vie, déjà à ce moment-là je m’efforçais de faire sourire un cadavre. Les ombres colmatent la nuit. Il faudrait que j’aille me rendormir, mais je veux aller voir Antigone. Je veux qu’elle me hurle « Pas là ! Pas là ! » dans cette réalité qui me révulse depuis son suicide. Son absence dans ma vie est prégnante. C’est un simple cauchemar où elle me dit qu’elle n’est plus à mes côtés. Je jette un dernier regard au jardin à mes pieds et m’éloigne de la fenêtre. Il faut absolument que je dorme : demain je dois me lever tôt pour fleurir sa tombe, d’une rose blanche et d’une rose rose.

J’ai entre les mains ces deux roses auxquelles je pensais cette nuit. Je viens de les acheter à la fleuriste qui s’étonne encore de me voir chaque matin – ça lui passera. Je réservais cet argent pour Antigone. Je voulais lui offrir une soirée au théâtre mais je n’ai pas pu. Elle est morte avant même que je ne puisse lui demander quelle pièce elle aurait voulu aller voir. C’est une pensée étrange. Je n’aurais jamais imaginé cette possibilité. Le décès d’Antigone avant qu’on aille voir Phèdre ou Juliette se suicider sur scène.
La tombe à l’aube effraie un peu. Plusieurs roses déjà s’amassent sur elle, s’y consument. Les passants doivent se demander qui fleurit si mal cette sépulture. Je dépose en m’agenouillant le duo rose et blanc. Je pense à Antigone que je n’ai connue que morte. Je pense à cette fille dont j’étais amoureuse et qui n’avait pas de nom. Antigone en a peut-être un sur sa tombe, Antigone est peut-être enterrée, mais je ne l’ai jamais appelée ainsi. Je n’ai jamais dit : « Je t’aime Antigone. » J’ai aimé une fille anonyme, et elle n’est pas morte. Sur sa tombe rien ne serait gravé si ç’avait été elle. Il n’y aurait que le nom de son frère gravé dans le marbre. Ça n’est pas sa sépulture. Elle n’est pas morte.
Je me plie en deux et enfouis ma tête entre mes doigts à demi-écartés. Je laisse échapper un sanglot. À nouveau la douleur me cloue au sol. Je suis folle. Je m’obstine à refuser son décès comme si ça allait changer quelque chose. Je suis incapable de l’admettre. Le parfum pourrissant des fleurs me ramène à celui de nos propres chairs. Je reste recroquevillée devant elle. Elle me dévisage, elle me dit qu’elle est morte et qu’il faut que j’y croie pour moins souffrir. Je garde mes yeux clos. Si je les ouvre elle disparaîtra. J’entends les fleurs bruire au son de ses mots. Je me rappelle sa voix, elle ne hurlait jamais, jamais, pourquoi crie-t-elle aujourd’hui ? Pourquoi a-t-elle crié cette nuit ? Elle me parlait doucement. Parfois tout près de moi, elle se blottissait dans mes bras et me racontait des choses sans grande importance, elle savait que j’aimais ça. Je racontais aussi, elle me demandait de parler de mon enfance, je riais et je le faisais. Dans la poussière et les roses je me souviens d’une fois, peut-être deux semaines avant qu’elle ne disparaisse. J’avais raconté un après-midi chez mes grands-parents, une réunion de famille, en été. Plus une sensation qu’un événement, le soleil à travers les rideaux de dentelle et l’odeur ample de la brioche posée sur la toile cirée, quelques rires quelques conversations. Elle s’était mise à pleurer. En silence, je ne m’en étais pas tout de suite rendue compte. Elle avait dit que ce n’était rien et avait souri, puis m’avait regardée très longuement. Il y avait plus de vie dans ses yeux, ils étaient étrangement moins voilés de tristesse, lavés par ses larmes. Elle avait souri, puis s’était lentement enfouie dans mes bras.
Je me relève doucement. J’ai de la terre sous les ongles. La tombe est immobile devant moi, les roses aussi. Une lumière vive pointe à l’horizon, derrière les croix dressées. Antigone m’observe depuis sa photo lisse. Les dernières semaines, celles qui ont précédé sa mort, elle savait déjà. Elle savait déjà qu’elle allait mourir. C’est une certitude. Elle savait qu’elle mettrait fin à sa vie, peut-être savait-elle aussi jusqu’à la date jusqu’à l’heure. Je l’ai lu dans son comportement mais je n’ai pas su l’empêcher. J’ai essayé j’ai échoué j’apporte des fleurs pour réparer mon erreur. Elle a vécu plus intensément les dernières semaines. Elle avait plus mal, elle était plus triste, et ça lui permettait d’être plus heureuse paradoxalement, quand elle le pouvait. C’est dans les dernières semaines que de véritables sourires (ceux à demi-embués) ont traversé son visage, dans les dernières semaines qu’elle s’est spontanément jetée dans mes bras. C’est dans les dernières semaines que je l’ai vue pleurer. Ça ne lui était jamais arrivé en ma présence, auparavant. Peut-être qu’elle s’est autorisée à vivre un peu, en sachant que sa mort approchait. Je revois ses yeux et j’entends un mot qu’elle confiait, j’entends son rire quand je lui demandais son prénom. J’entends : « Claire, je t’aime et ne pense pas le contraire, même si tu ne connais pas mon prénom. Ça me fait du bien que tu ne m’appelles pas. »
Chaque souvenir en appelle un nouveau, et je me relève brusquement. Il faut que ça cesse. Je ne dois pas me perdre dans les tréfonds de ma mémoire, je ne dois pas perdre pied. Je m’éloigne d’un pas volatile, touchant à peine le sol, en quelques bonds lunaires je suis en dehors du cimetière. Une voix tordue par la terre et déformée, comme sous l’eau, me hurle : « Pas là ! Claire, pas là ! ».

Je mange lentement parce que je suis exposée au regard de mon père. Ma mère semble plus clémente. Il y a une sorte de silence à table, car toutes les paroles dites sont sans intérêt. Mes conversations avec Antigone me manquent. Ma mère me demande comment se sont passés les cours, mais je ne me souviens plus, alors j’invente. Je ne raconte pas le matin et la tombe. Je voudrais parler d’un livre que j’ai aimé, ou de ce film que j’ai vu avec Boygirl, mais ce ne sont pas des sujets dignes d’intérêt puisque non-scolaires. Mon père me demande si je suis encore malade. Je hausse les épaules. Je ne sais pas, j’ai encore des nausées quand je pense trop à elle. Par la fenêtre le soleil s’écroule mon cœur aussi. Mon assiette encore pleine me répugne et je la repousse. Un couteau luit dans mon poing. Mes parents échangent sur un sujet austère. Plus je les regarde et moins je les comprends, et plus je me questionne. Je me revois avec Antigone, avec la lumière sur nos peaux soyeuses, avec nos éclats de voix dans la nuit maritime. Je ne retrouve rien de tout cela dans le couple de mes parents. Ce qu’elle et moi avons vécu n’était pourtant pas une de ces passions éphémères et terriblement fragiles. J’attrape une pomme et commence à la couper, la chair en se déchirant dégage un parfum sucré. Je crois que nous aurions pu continuer longtemps ensemble, si elle n’était pas morte.
Antigone, Antigone est morte. Antigone qui me hurle « Pas là ! » sous le carrelage de la cuisine est morte.
Je suis prise d’un violent haut-le-cœur et je n’ai que le temps de tourner la tête avant de vomir mon maigre dîner au sol – sur le cri même.

Une nouvelle fois je rêve que je me rends au cimetière. Les ombres étranges, remuantes et bleutées m’égarent toujours. La tombe m’attend et le hurlement a déjà commencé, peut-être n’a-t-il pas fini depuis mon dernier cauchemar. J’avance assez difficilement, comme dans l’eau. Sur le marbre où pourrissent les fleurs, d’autres ont poussé. Elles enserrent comme des ronces comme des algues la sépulture d’Antigone, elles l’enserrent comme je voudrais l’enserrer de mes bras. Des anémones encore couvrent le nom du frère et le nom de la sœur. J’approche sans tenter de me soustraire au bruit insupportable de sa souffrance. Mêmes mots, même phrase : « Pas là ! ». Je tends la main au ralenti vers sa tombe. Les fleurs caressent mes doigts. Je laisse échapper un soupir, un sanglot, et des bulles s’envolent hors de ma bouche. Je crie : « Antigone ! » et encore son nom est accompagné de ces étoiles sous-marines. Je jette un regard autour de moi, tout est aquatique. Je suis au fond d’un océan. Je flotte un peu, mais mes pieds et mes genoux touchent le sable glacial. La tombe semble y reposer. Un poisson passe et me frôle d’une nageoire aiguisée. Le hurlement d’Antigone continue.
« Claire ! Comme je t’aime de fleurir ma tombe, mais Claire, pas là ! Pas là ! »
Les pétales tourbillonnent autour de moi dans l’eau sombre. On dirait des écailles parcourues de lumières absentes. Antigone pleure. Je pleure aussi, et nous ne faisons que grossir l’océan. Il y a cette atmosphère étrange : les mots inlassables résonnent. L’écho me trouble. Le sanglot atroce que je n’avais jamais entendu du vivant d’Antigone, le sanglot dont je ne peux me rappeler et qui pourtant essaime en un millier de battements de cœur, le sanglot frissonne jusqu’à mon oreille. Je fais de grands gestes pour écarter tous les pétales qui envahissent l’espace, je tente d’arracher les tiges épineuses au marbre. Antigone pleure. Il faut que je l’aide, il faut que je la sorte de sa tombe monstrueuse. Les roses sous-marines me résistent. Mes paumes s’effritent. Mes jambes flottent comme mortes. Antigone crie encore :
« Pas là ! »
Alors que je m’éreinte à la libérer. J’échoue sans cesse j’échoue. Antigone vivante que je ne peux pas sauver Antigone morte que je ne peux pas sauver. Une lamproie éclaire mes mains et je parviens à déraciner les dernières fleurs sous cette lumière jaunâtre. J’écarte alors au prix d’un effort surhumain que pour elle je peux faire, le couvercle de son tombeau. Elle est à des kilomètres sous terre, son cadavre pourrissant déjà presque réduit à quelques os entassés est illuminé et plongé dans un noir d’encre par le poisson abyssal. Alors que l’océan dans un grondement terrible commence à se déverser dans sa tombe, Antigone morte tourne la tête vers moi. Ses deux orbites vides semblent se poser sur moi et me voir, sa mâchoire se décroche alors qu’elle hurle :
« Pas là ! »
Je me réveille.
 
Meredith Epiolari

avatar

Reine de l'Impro
Féminin Messages : 1395
Date d'inscription : 29/07/2014
Age : 21
Localisation : Between the peanuts and the cage
MessageSujet: Re: Boygirl [TS/M]   Sam 24 Nov - 12:30

Maze a écrit:
Je pense à Antigone que je n’ai connue que morte

Ça me rappelle un vers d'Apollinaire : "O toi que je n’ai possédée que morte", tu connais ?

Sinon, c'est bien déprimant, bien oppressant, on a l'impression d'être dans un cauchemar.

A bientôt pour lire la suite Wink

 
Maze

avatar


Messages : 131
Date d'inscription : 16/11/2014
MessageSujet: Re: Boygirl [TS/M]   Dim 25 Nov - 17:28

Ah pas du tout, mais si ça te fait penser à lui je suis contente, c'est quand même Apollinaire eheh !



[TW mention de mort/suicide] [TW cadavre] [TW émétophobie] [TW homophobie]

Je me sers un café dans la cuisine à cinq heures du matin. Je ne cherche plus à me rendormir. Mes nuits de sommeil raccourcissent et mes journées aussi. Je dors et je ne vois plus vraiment la lumière, depuis combien de temps n’ai-je pas vu un coucher de soleil ? Je ne compte en revanche plus les levers. C’est la seule fois où je tolère quelque clarté sur mon corps. J’assiste tous les matins à l’aurore, mon café en main qui fume et m’enfume. Je me mets debout devant la fenêtre étroite et je regarde le soleil apparaître derrière les maisons et les immeubles. Je me dis chaque fois que ça ferait une jolie photo et chaque fois je suis trop fatiguée pour la prendre. Je pense à Antigone qui ne verra plus ces couleurs fascinantes, à Antigone au fond de sa tombe qui me hurle : « Pas là ! ». J’ai envie de jeter ma tasse par terre, de contempler les débris brumeux et de lui répondre.
« Si tu ne voulais pas être là, mon amour, pourquoi t’es-tu suicidée alors ? Dans ta voiture en fonçant dans la Seine à quel endroit pensais-tu ? Pas là pas là, mais si tu ne voulais pas te retrouver dans cette satanée tombe il fallait réfléchir. Il fallait nous prévenir. »
Je marmonne les mots en les amputant de toutes leurs syllabes. Je ne me lasse pas des nuages roses et orange qui annoncent la journée à venir, qui annoncent la rose rose et la rose blanche sur la tombe d’Antigone que je hais. Je finis mon café, pose la tasse dans l’évier et manque de m’écrouler car je ne suis plus habituée à marcher sur terre. Dans ma chambre il y a sa photo, sa photo où elle sourit, et j’ai envie de la déchirer et de l’embrasser. Mes mains s’accrochent au dossier d’une chaise dans une cuisine dans une maison dans une ville que je ne connais plus. Seule existe la sépulture d’Antigone au fond d’un océan – je me noie. Une baleine passe par la fenêtre et avale le lever de soleil. Je me noie comme Antigone s’est noyée ; sans même me débattre.

Devant sa tombe je jette les roses en la maudissant. Mon cauchemar se superpose à la réalité et je frémis en voyant son cadavre sous la transparence du marbre. Quelques fleurs se putréfient encore, cette sépulture ne mérite que de la pourriture. L’odeur n’est pas si forte, mais j’espère que ses narines de morte la perçoivent et en suffoquent. Ça l’empêchera de me suivre sans cesse, de me hurler sans cesse ses « Pas là ! » rauques, de me supplier de ne pas l’oublier tout de suite quand c’est ce que je veux. Je ne peux vivre en aimant Antigone suicidée ; et comme je lui en veux de s’être tuée, comme je lui en veux de me forcer à ne plus l’aimer, à la haïr même. Je sors la photographie de ma poche. Elle me sourit légèrement. Elle sait certainement ce que je m’apprête à faire et murmure qu’elle ne peut pas m’en vouloir, que c’est normal. Je déchire en deux puis en mille son visage superbe. Le hurlement qui transperce la tombe me fait tomber à genoux dans la poussière sableuse. Par ce cri, sans un mot, elle me maudit et avec désespoir me fait savoir que je n’ai pas le droit de la laisser seule, pas le droit de l’effacer de mon esprit. Elle hurle qu’elle a beau être morte je dois continuer de l’aimer. Je lève mon visage vers les roses décomposées, et les nouvelles, et je lui réponds à haute voix :
« Mais pourquoi, pourquoi est-ce que tu as fait ça alors ? »
Cent questions de plus me traversent mais je plaque une main sur ma bouche avant de les poser. Je fonds en larmes. J’ai l’impression de mourir. Sa main de squelette s’agrippe à mes doigts charnus. Mon cauchemar m’enserre et l’insupportable lamproie met en lumière les débris de la photo.

J’ai des cernes noirs, de véritables demi-cercles. Les personnes en bonne santé n’ont pas de poches aussi lourdes sous les yeux mais mes cernes partent d’une extrémité de mon œil pour rejoindre l’autre. Ça rend mes orbites saillantes. Une amie rit de mes cernes noirs, puis s’inquiète tout de même de mon état. Elle le peut, nous sommes dans la cour et il fait dix neuf degrés. Comme Antigone je porte un pull à manches longues. Je me rappelle que c’était son habitude ça et je la prends. J’aimais la voir habillée pour un jour d’été quand nous étions en janvier et qu’il y avait de la neige sur sa peau. Boygirl toujours en décalage. J’avais l’impression d’être un peu à part, quand elle me prenait dans ses bras et m’entourait de son monde contraire. Mon amie s’inquiète encore. Elle s’appelle Diane comme Antigone s’appelait Camille. Je tourne la tête vers elle pour revenir au présent. Il y a du vent et le tilleul là-bas, le tilleul qui appelle d’autres souvenirs. Je me contiens, fixe mes yeux sur cette fille vivante. Elle pose une nouvelle question. Je l’interromps :
« Tu te souviens d’Antigone ? »
Elle hausse les épaules. Elle ne comprend pas.
« La fille qui s’est suicidée il n’y pas longtemps ? Je ne la connaissais pas, pourquoi ? »
Je vais parler, je m’arrête, je reprends avec un peu plus de courage :
« Si, si, tu sais. Celle qui me regardait un jour et tu as dit que je devrais la prévenir que je n’étais pas intéressée, en plaisantant je crois. »
Elle fait semblant de se rappeler. Ça ne l’a pas marquée. Moi un peu, mais surtout parce qu’Antigone imprègne le souvenir.
« Je ne vois pas le rapport. », fait-elle avec une sorte d’indifférence feinte.
Je hoche la tête, elle refuse plutôt de le voir mais ça n’est pas grave.
« En fait j’aimais bien qu’elle me regarde. D’octobre jusqu’à sa mort on a été ensembles. Et puis elle s’est tuée. C’est pour ça, que je ne dors pas. C’est pour ça, que j’ai des cernes. »
Elle accueille ma déclaration d’un silence lisse. Ses yeux non plus ne la trahissent pas. J’attends qu’elle réponde par une étreinte ou une phrase réconfortante mais elle en semble incapable.
« Tu es lesbienne ? » finit-elle par demander, glacée.
J’éclate de rire, toutefois le son que je produis est trop bancal pour en être un.
« Ça n’est pas le problème. Ça ne m’empêche pas de dormir. »
Je n’avais pas pensé qu’elle pourrait mal prendre ce fait que je croyais anecdotique. J’ai simplement répondu à sa question. Une murène passe près d’elle, et fuit.
« C’est juste… Tu as couché chez moi, tu es souvent venue. Ça fait vraiment bizarre tu comprends. »
Je ris encore. Je pense à Antigone. Je pense à sa mort, aux pourritures qui la rongent au fond de son cercueil, je pense à son odeur qui doit être identique à celle des algues échouées sur le sable qui passent des heures au soleil. Je pense à ses orbites vides habitées par deux anémones. Puis je lève la tête vers cette fille.
« Non je ne comprends pas. »
Je me mets debout, sur mes deux jambes qui n’existent plus tant la douleur est forte. La nausée me reprend.
« Je ne comprends pas. Je te dis que ma petite amie est morte, qu’elle s’est suicidée (j’insiste étrangement sur le mot qui me tue aussi qui glisse sur ma langue comme un poison) et c’est tout ce que tu trouves à répondre ? Je sais que j’ai dormi chez toi. Mais maintenant je ne dors plus. C’est pour ça, que j’ai des cernes. »
Elle se redresse et pour se donner une contenance passe la main dans ses cheveux. On s’amusait plus jeunes à les coiffer. Je ne me souviens plus soudain. J’ai envie de vomir. Elle va rétorquer, mais devant mon regard cerné de noir rongé de noir, elle se contente d’un : « Désolée. » Je ris une dernière fois, sèchement.
« Mais alors tu n’es pas amoureuse de moi, si ? » s’enquiert-elle avec une naïveté vexante.
La voix d’Antigone en écho répète ses paroles, et une crampe féroce me plie en deux. Antigone me supplie de dire oui. Antigone me regarde en pleurant. Antigone me dit qu’elle regrette d’avoir fait ça et qu’elle m’a toujours aimée et puis « Pas là ! ». Ma nausée incontrôlable me fait cracher de la bile et du café sur les genoux de cette fille, qui ne s’appelle plus Diane. Elle me jette un regard outré. Un banc de poissons roses et blancs obstrue ma vue et la sienne pour me permettre de m’enfuir.

De loin il fait un signe de la main à quelqu’un qui brandit son téléphone, je ne fais pas très attention. Puis il s’assoit contre le tilleul auquel Antigone s’adossait. Ça éveille trop de souvenirs. Je m’approche un peu en le voyant faire pendre ses bras à côté de lui avec une grande lassitude. Il lève la tête vers moi en m’entendant avancer, je continue de marcher car il ne détourne pas le regard. Ça me semble être une invitation. Je m’assois un peu en face de lui. Je ne pourrais pas supporter le fait d’être à la place où Antigone vivante se tenait il y a plusieurs semaines. Je ne connais pas ce garçon, je lui demande comment il s’appelle.
« Adel. » répond-il absent.
Absent comme elle, absent comme cet adolescent au téléphone. Je ne dis rien et lui non plus, un temps. Il n’a pas l’air d’aller bien.
« Je suis en seconde. », ajoute-t-il comme s’il pensait que ça n’était pas important mais nécessaire pour moi d’en être informée.
Il a raison de m’en faire part. J’en déduis qu’il a peut-être côtoyé Antigone, et peut-être même l’a-t-il frappée. Ma main tressaute.
« Alors tu connaissais Antigone ? »
Il lève la tête vers moi, intrigué.
« Boygirl ? Oui. Pourquoi ? » ajoute-t-il plus méfiant.
Je regrette d’avoir posé la question. Il n’a pas répondu avec arrogance mais plutôt crainte. Ça me rassure.
« Ça n’est pas grave. Qu’est-ce qu’il se passe ? »
Je m’efforce d’être la plus sincère possible alors que je voudrais en savoir plus à propos d’Antigone. Je voudrais qu’il me raconte tout, tout ce qu’il sait sur elle, mais il me faut être patiente. Adel soupire. Le feuillage du tilleul crée sur son visage des ombres qui s’apparentent à celles mouvantes qui se créent sous l’eau. Il inspire. Des roses jaillissent de sa bouche comme de celle d’Antigone quand il se met à parler.
« Il y a ce garçon, il ne va pas bien, je le sais, il remplace un peu Boygirl tu vois, ils le harcèlent à sa place, et puis je ne sais pas comment l’aider j’aimerais lui parler plus souvent je ne sais pas comment faire. Je lui ai demandé d’allumer son téléphone mais il a peur. Il a peur et me parler ça ne suffit même pas à la rassurer. Ça me tue. Un peu. Je l’aime bien. »
Il se tait. Je chasse Antigone de mon esprit. Je ne sais pourquoi je trouve un écho en cette âme abattue.
« C’est le garçon avec le téléphone de tout à l’heure ? »
Il acquiesce lentement. Je veux le mettre en confiance, alors je continue :
« Si c’est lui, alors il l’a allumé. Il te l’a montré. Donc ce soir, vous allez pouvoir parler. Ça va bien se passer. »
Il voudrait me croire, ça se lit dans son regard. Il lui suffirait de m’approuver encore mais il n’a pas la force de se mentir à lui-même.
« Je ne sais pas. Il y a quelque chose d’autre. »
Il s’interrompt. Il baisse les yeux et je me penche un peu en avant pour mieux l’écouter.
« Ma petite amie m’a largué il y a une semaine et je n’arrive à le dire à personne. (après un sourire triste en se rappelant ma présence) À toi c’est plus facile. Je ne connais même pas ton prénom. »
Antigone vient s’asseoir à côté de moi et pose sa tête contre mon épaule. Elle chuchote : « Claire mon anonyme. » et je voudrais la chasser. Adel continue :
« Ils me demandent de ses nouvelles, de nos nouvelles, je réponds que tout va bien, je n’ai pas le cœur de leur dire que c’est fini. J’ai l’impression que c’est de ma faute. Je ne sais pas pourquoi. »
Je comprends d’où me venait ce sentiment de ressemblance. Il soupire et passe une main lasse sur son visage ; j’agite mes doigts pour faire s’enfuir un poisson rouge de mon champ de vision. Antigone l’attrape et l’écrase dans son poing. Elle le glisse entre ses mâchoires à moitié déboîtées et l’avale.
« C’est plus facile quand rien ne change. Quand il n’y a pas de questions à se poser. », finit-il avec une voix un peu rauque.
Ses épaules se dénouent lentement. Il ose me regarder dans les yeux et après un court silence, s’enquiert :
« Pourquoi tu m’as parlé de Boygirl ? Antigone, pardon. »
Il est gêné d’encore l’appeler ainsi alors qu’elle est morte, de la surnommer quand son surnom peut-être l’a tuée. À mes côtés elle crispe sa main décomposée sur ma cuisse.
« Elle s’est suicidée, ça a marqué le lycée quand même. Ça n’arrive pas tous les jours. »
La facilité avec laquelle je me détache émotionnellement d’elle m’effraie. Sa présence morbide me rappelle pourtant à quel point ma voix est fausse.
« J’étais dans sa classe. », avoue Adel.
Je me fige. Il me semble qu’Antigone l’écoute avec plus d’attention puisqu’il va parler d’elle. Peut-être que ça l’amuse un peu, d’être défunte et encore si importante. La colère m’inonde puis la tristesse.
« Ça se passait comment ? »
Je ne demande même pas s’ils étaient amis, la réponse est évidente. Antigone était l’humaine la plus solitaire que j’aie jamais rencontrée. Elle m’a accordée sa compagnie, j’en ai été chanceuse. Elle parlait à si peu de personne, mon Antigone. Même sa mère arrachait les mots de sa bouche comme des dents pourries. Aujourd'hui elle est morte et elle hurle de n’avoir pas su dire certaines choses.
« Ils l’insultaient et la frappaient beaucoup. »
Il plonge entre ses mains pour se cacher. Je voudrais l’apaiser mais une douleur vengeresse me ronge car Antigone reste de marbre face à sa culpabilité, le toise avec haine.
« Tu as participé aussi ? »
Il hoche la tête avec une lourdeur accablante. Les larmes me montent aux yeux, comme les siennes, et nous échangeons ce regard. Je suis incapable de lui en vouloir. Avec une sorte de maladresse je l’étreins, il tremble. Antigone saisit mes épaules comme pour m’éloigner de lui, mais sa force spectrale ne m’ébranle pas.
« Je m’en veux. Je m’en veux tellement. », sanglote Adel.
Il pleure. Je le découvre si vulnérable. Antigone nous hante, Antigone nous détruit tous. C’était peut-être la vengeance qu’elle cherchait. Il pleure.
« Je te pardonne. Elle te pardonne. » chuchoté-je aussitôt.
Je me recule, nous ne nous touchons plus. Je me lève. Il est encore à terre, encore frissonnant. Je lui promets alors :
« Tout se passera bien, avec ce garçon. »
Antigone à mes côtés crache sur Adel et s’évapore.

Dans mon lit encore, je flotte. Je retrouve la sensation du cauchemar que je viens de quitter. Je pourrais presque voir un banc de poissons fuir de sous mon bureau. D’ailleurs des fleurs écailleuses ont poussé un peu partout. Antigone est absente. Antigone est occupée à hurler sous le parquet, sous sa tombe. Je cueille une marguerite aux pétales irisés et la fait tourner entre mes doigts. Elle a un parfum de sel. Je bouge un peu. Dormir me terrifie maintenant. J’ai peur de revoir le cadavre d’Antigone, et mon intolérable impuissance m’angoisse. Je ne supporte plus de la voir morte et de rester immobile à contempler cet affreux macchabée qui n’a plus rien d’elle. C’est la première fois qu’elle me paraît laide. Boygirl a toujours été magnifique. Je suis coincée dans mes cauchemars. La fleur qui n’a jamais existé que dans cette prison spirituelle m’échappe. Il faut que je trouve un moyen de m’en sortir. Je me sens à la place d’Antigone, dans un tombeau aussi, tout contre son squelette et ses pourritures, incapable de remonter à la surface, incapable d’aller vivre quand elle est morte. Je me laisse sombrer. Je me noie. Je n’arrive pas à me convaincre qu’il faut l’oublier. Je me persuade qu’en pensant sans cesse à elle elle existe un peu, elle n’est pas tout à fait partie. J’enfouis mon visage dans l’oreiller. Un poisson frôle ma nuque et je pleure. Antigone sous le plancher m’appelle.
« Claire, Claire, avant de m’oublier, je t’en supplie, pas là ! »
Je pousse un cri, saisis mon crâne entre mes mains et la comprime. C’est une douleur insupportable que sa présence de morte. Une main cadavérique perce mes draps et je sursaute. Je la hais plus que tout. Je lui hurle de partir, dans ma tête ou à voix haute. Elle me tourmente. Je deviens folle. Je la vois nettement et l’entends partout depuis que les cauchemars m’envahissent toutes les nuits. Son cadavre ajoute à mon sentiment de culpabilité. J’ai envie de l’oublier. J’ai envie de passer à autre chose, et je ne peux pas. Sans cesse elle me revient en rêve, sans cesse elle me dit qu’elle m’a aimée et qu’elle est morte et : « Pas là ! ». Je deviens folle je deviens folle. Je devrais bien sûr, arrêter d’aller fleurir sa tombe, et prendre mes distances par rapport au cimetière – c’est de là que suinte mon déséquilibre –, mais j’en suis incapable. J’ai promis à cette fille sans nom que j’irai lui porter des roses. Elle m’a abandonnée, elle, mais je ne m’en sens pas le droit. Ça serait profaner sa tombe que de ne pas la fleurir. Ce sera un bouquet de haine putréfiée demain qui ornera sa sépulture, mais un bouquet quand même. Quand son départ me fait tellement mal, je ne peux lui rendre la pareille. Des poissons tourbillonnent follement autour de l’ampoule suspendue au plafond puis plongent pour raser le plancher. J’ai beau savoir qu’elle est morte, je refuse de la tuer à nouveau en la quittant. Je sens un lien ténu et malsain entre nous encore. Je la déteste de me faire autant souffrir. Je la déteste d’avoir été si égoïste. Je me lève et attrape un livre sur ma table de chevet, le projette par terre pour briser le banc de poissons. Ils disparaissent. Sur mes draps la main est aussi partie. Ma chambre retrouve ses lumières habituelles. Je suis à nouveau seule. Dans la vitre ma rancœur tenace me fait face. Antigone mérite tout sauf des roses blanches et roses.

Ma petite amie m’a larguée => largué, puisque le "me" COD est Adel Wink
 
Meredith Epiolari

avatar

Reine de l'Impro
Féminin Messages : 1395
Date d'inscription : 29/07/2014
Age : 21
Localisation : Between the peanuts and the cage
MessageSujet: Re: Boygirl [TS/M]   Sam 8 Déc - 20:41

J'aime beaucoup ce passage ! Il me semble qu'il est plus intéressant à suivre que les précédents (je parle de tout le début de la partie de Claire), parce que Claire a des conversations avec d'autres personnages, ce qui est assez intéressant, ça montre que la vie continue.

Je me demande si le ton des dialogues n'est pas un peu trop dramatique, ça change un peu par rapport à ceux que l'on peut lire dans la première partie qui paraissent plus naturels, mais je ne sais pas, en même temps j'ai trouvé ces dialogues dramatiques très beaux, j'ai beaucoup aimé la "voix" de Claire, c'était très agréable de l'entendre en dehors de ses monologues intérieurs.

J'ai adoré tout le dialogue avec Diane-pas Diane (un prénom trop beau d'ailleurs, et d'autant plus beau qu'il n'est pas le sien).

Il y a des phrases qui m'ont beaucoup rappelée la Vie d'Adèle :

Maze a écrit:
« Tu es lesbienne ? » finit-elle par demander, glacée.

Maze a écrit:
« C’est juste… Tu as couché chez moi, tu es souvent venue. Ça fait vraiment bizarre tu comprends. »

Au passage, je me demande si on dirait "coucher" dans ce contexte précis, on aurait peut-être peur des connotations qu'a pris ce mot aujourd'hui et qui nous fait sourire malgré nous, collégiens débiles que nous sommes :')

Et j'adore cette phrase :

Maze a écrit:
Je sais que j’ai dormi chez toi. Mais maintenant je ne dors plus. C’est pour ça, que j’ai des cernes.

C'est beau comme un dialogue de théâtre, d'une logique belle et implacable, peut-être un peu comme Antigone d'Anouilh ?

J'ai beaucoup ri aussi à ce passage :

Maze a écrit:
« Mais alors tu n’es pas amoureuse de moi, si ? »

... et Claire de vomir, la meilleure des réactions ah ah ah Razz

Et pour finir, la mention spéciale :

Maze a écrit:
Je me dis chaque fois que ça ferait une jolie photo et chaque fois je suis trop fatiguée pour la prendre.


WOOOOOOW !!!!

 
Maze

avatar


Messages : 131
Date d'inscription : 16/11/2014
MessageSujet: Re: Boygirl [TS/M]   Sam 8 Déc - 21:33

Merci beaucoup ! Je suis contente que tu apprécies ce passage !

C'est vrai que La vie d'Adèle a dû m'inspirer (le seul avantage de ce film) ! Un peu trop à mon goût, je vais essayer de changer ça Smile

C'est vrai que "coucher" n'était pas le mot le plus approprié, mais je ne voulais pas mettre "dormir" parce que ça faisait répétition, tu penses que ça le ferait quand même ?

En tout cas, merci encore ! Very Happy

[TW cadavre] [TW mention de mort/suicide]

Chapitre 3

Il fait nuit quand je me lève. Dans ma chambre plongée dans le noir, je marche prudemment jusqu’à atteindre la porte. Le couloir bleuté m’aspire, je me rends dans la salle de bain et verrouille la porte derrière moi. Le déclic me paraît assourdissant. La lueur faible me fait penser à mes cauchemars maritimes. J’appuie sur l’interrupteur et les néons déferlent sur moi avec fracas. Je me déshabille rapidement. Je suis censée aller en cours aujourd'hui, et mon réveil si précoce ne surprendra certainement pas mes parents. L’eau est froide quand je la fais couler, mais qu’importe, elle est assez chaude pour faire fondre la gangue glaciale qui enserre mon cœur. Assise sur le lavabo, Antigone morte et nue me dévisage. Elle me dit que je suis belle en penchant légèrement la tête sur la droite. J’ai encore rêvé d’elle cette nuit et elle m’a terrifiée. Je ne l’avais jamais vue pleurer si fort de son vivant : elle était en larmes dans mon songe. Je la contemplais avec indifférence. Je ne souriais pas devant sa douleur, cependant elle m’était un soulagement. Regarde Antigone, regarde comme tu souffres, souffres autant que je souffre. C’est ma petite vengeance, et même si ces cauchemars sont en train de me tuer, me dire qu’elle a mal comme j’ai mal m’apaise. Égoïsme contre égoïsme. Antigone me fusille du regard et saute sur le carrelage.
« Avant de m’oublier, Claire, sors-moi d’ici. »
Je ne cille pas. Ma voix découpe froidement les syllabes :
« Tu m’as plongée dans un enfer dont je ne peux pas sortir. Je te laisserai dans le tien. »
Elle est effarée.
« Je t’aime encore. », balbutie-t-elle.
Je secoue la tête. L’eau continue de couler.
« C’est faux. Si tu m’avais vraiment aimée, tu ne te serais pas tuée. Tu savais que ça me rendrait triste et tu l’as fait quand même. »
Elle avance une main décomposée vers mon visage, je m’écarte.
« Claire… C’était trop dur de rester en vie. Mais morte aussi, j’ai mal, et il faut que tu m’aides. »
Je ris, atrocement froide.
« Il fallait y penser avant. Peut-être que ta vie était supportable parfois, peut-être que je parvenais à la rendre plus agréable. Tu aurais dû t’attendre à être seule dans ta putain de tombe. »
Je ferme alors les yeux et laisse le jet passer sur mes paupières. Quand je les rouvre, Antigone a disparu.

Ses ongles crissent sur le marbre. Elle hurle. « Pas là ! Pas là ! Pas là ! ». J’hésite à la délivrer, un instant son cri me transperce et me transcende, je laisse courir ma main sur sa tombe en cherchant un moyen d’en soulever la stèle, puis je pleure. Je me redresse, donne un coup de pied dans la dure pierre.
« Pas là ? Mais tu n’y es pas tu es sans cesse avec moi à me regarder à me supplier à dire que tu m’aimes et si tu m’avais aimée, si tu m’avais aimée Antigone j’aurais su que tu t’appelais Antigone et tu ne serais pas morte la seule preuve d’amour que je t’ai jamais demandée c’est d’être en vie ! En vie ! »
Je suis en pleurs en pleurs. Ses sanglots me déchirent et les miens me brûlent. Je tremble mais reste debout. J’ai jeté les deux roses sur elle comme si je m’en débarrassais. Je m’abaisse pour les arranger un peu mieux. Je pose mes paumes sur le marbre froid et je sais que ses mains sont contre les miennes, qu’elle s’échine à pousser ce tombeau. Je sais aussi qu’elle est immobile et morte dessous, qu’elle ne parle plus, ne pense plus, ne hurle plus, ne ressens plus. Elle n’a jamais rien éprouvé de toute manière. La nausée du jour où j’ai appris sa mort me reprend. Il faut pourtant que je me lève. Aujourd'hui je rends visite à Antigone ailleurs, dans l’espoir qu’elle disparaisse.

J’ai une ombre qui dématérialise mon corps. Le soleil la projette à mes côtés, je lui jette de courts regards. Elle file sur les chemins goudronnés. Les roues de mon vélo découpe des parts jaunes sur l’asphalte. Ma silhouette épaisse ne fait que l’obscurcir. Je lève la tête et regarde autour de moi. L’aube transforme le paysage. Elle lui confère une atmosphère vibrante. Sa lumière se niche partout, dans les aspérités des feuilles des arbres, sur les murs exposés ouest grâce à des fenêtres qui la leur renvoient, dans mes yeux où elle devient brune. Les routes en sont gorgées. Il fait frais pourtant, j’expire et l’air se condense dès qu’il quitte mes lèvres. Un instant je vois un filet de bulles fuir ma bouche et mon nez, je nage plutôt que je pédale, la brise froide sur mes bras n’est que l’océan dans lequel je me trouve ; je me débarrasse de cette vision et reviens sur la terre ferme. Il est agréable de faire partie du paysage que je ne faisais que regarder par la fenêtre quand je prenais mon café, le matin, avant les cours. Je me sens libre. Je me sens appartenir au monde. Mes propres yeux pèsent sur ma peau depuis la cuisine de la maison, mais je les fais virevolter d’un geste de la main. Je vis et je suis vivante. J’éclate de rire. Mes mains sur le guidon sont dorées. Je prends un virage et fais face au soleil.

Antigone m’a laissée seule pendant cette promenade, mais quand je pose les pieds à terre, le visage encore engourdi par le froid de la matinée, quand je suis haletante et que je lève les yeux vers les ruines de l’église, elle est là. Assise sur une pierre dans la nef écroulée, elle me contemple. Elle se met debout et s’éloigne en me jetant un dernier regard. Elle m’en veut peut-être. J’ai espéré qu’elle soit absente, qu’elle soit restée dans ma chambre à hurler, dans sa tombe à hurler, dans la ville, mais elle est venue avec moi. Je soupire. Aujourd'hui ne sera pas le jour où Antigone cessera de me hanter.
Je fais quelques pas hésitants. L’herbe grasse atteint la moitié de mes mollets. J’y cache comme je peux mon vélo et installe un anti-vol. Je m’éloigne de sa carcasse métallique pour trouver celle d’Antigone. Ce lieu bourdonne. La silhouette de Boygirl et la mienne s’entrelacent dans mon champ de vision, je tourne la tête et nous vois encore. Nous avons tellement habité ce lieu, je ne peux penser à autre chose. C’est l’endroit où nous nous sommes vues le plus souvent. Nous nous y rendions à pied ou en vélo. Parfois sa mère nous avançait un peu en voiture. C’était Antigone qui conduisait parce qu’elle avait déjà passé le code. Elle se débrouillait très bien, la route se déroulait fluidement derrière nous, jamais je n’ai eu peur. Une seule fois peut-être quand nous sommes passées sur le lieu de l’accident, elle a tremblé, légèrement dévié vers l’arbre, puis elle m’a jeté un regard tétanisé comme si elle ne me reconnaissait pas. J’ai dit : « C’est moi. Claire. » et ça l’a rassurée. Elle a repris le véhicule en main. Nous nous étions arrêtées un peu plus tôt, encore un peu secouées, et puis j’avais oublié.
Les ruines ont vu nos nudités, nos disputes, nos connexions. Elles me les restituent intactes, projetées fantomatiques dans l’espace millénaire. Il y avait une église ici auparavant, je n’ai aucune idée de comment elle en est venue à un tel état de délabrement, Antigone non plus ne savait pas, on n’avait pas cherché à connaître l’histoire du lieu. Nous allions en écrire une partie et c’était tout ce qui comptait. Les ruines ont vu Antigone et Claire s’aimer pendant six mois. Pendant six mois Antigone et Claire se sont aimées dans les ruines. Nous nous y cachions. Nous étions en sécurité dans ce sanctuaire.
La nausée est très forte. Je peine à marcher tant mon ventre me torture. J’ai l’impression que mon abdomen est rempli de nerfs ; chaque mouvement s’y répercute et il frissonne, il se tord. C’est une sorte de douleur. L’endroit est vide à nouveau, je suis seule. Mes visions océaniques et morbides s’effacent. Je m’étends dans l’herbe. Elle est fraîche et peut-être humide sous mon dos. Immédiatement un souvenir me happe à ce contact familier.

(Elle me plaque contre le sol. Ses deux mains appuient sur mes épaules. La nuit me surplombe, et elle. Les étoiles, et elle. J’entends j’écoute sa respiration déréglée. La mienne l’est aussi sans doute. Mes propres battements de cœur m’égorgent. Elle pose un peu de son corps sur moi. Ses jambes serrent mes hanches. J’ai laissé mes bras à côté de moi, je lève une main tendre vers son visage. Elle est sur le point d’éclater de rire. Quelques lueurs viennent faire trembloter ses yeux quand je pose mes doigts sur sa joue. Sa mâchoire est effilée. Je la suis un peu. Je la sens sourire. Je souris aussi. Ses mains quittent mes épaules et elle se colle à moi. Mes mains la suivent et se perdent dans ses cheveux. Sa poitrine heurte la mienne quand elle respire. Je la sens plus que je la sais en vie. Je la sens, plus que je la sais, en vie.)

J’ouvre les yeux, sortant d’un souvenir qui m’est à présent pénible, et découvre que je suis perdue dans des eaux abyssales. Ça m’a suffi à perdre pied. Un requin immense passe près de moi avec un sourire carnassier. Il chasse, je crois, un minuscule poisson que je n’ai pas tout à fait le temps d’apercevoir. Les ombres sont très denses. Je ne sens plus le poids de mon corps, ni le sol sur lequel je suis allongée, ou bien l’atmosphère sur ma peau. Je suffoque. Je suis en train de me noyer. Cette intolérable lamproie s’approche de moi et éclaire vaguement mes mains crispées. Lentement, j’écarte mes doigts pour retrouver une sensation physique.
Je cligne plusieurs fois des paupières et enfin ma vision se dissipe. Je suis hors d’haleine. Mes poings ne sont plus serrés. Je suis en vie, pas comme à vélo au lever du soleil, mais en vie. La peur me quitte doucement. Je suis seule au milieu des ruines où j’ai aimé. Les herbes hautes se balancent. Il n’y a aucun poisson et aucun cadavre. Je respire. Je me relève doucement. Je ne sais pas si je me sens exister. Je marche pour retrouver mes jambes. Je me souviens que j’aurais dû aller en cours. Je les imagine tous assis derrière un bureau, à battre impatiemment des pieds, et ça me fait rire. Je me sens plus libre ici. Au lycée, Antigone m’aurait suivie, aurait collé son corps fantomatique à moi pour me murmurer une prière. Les herbes s’aplatissent sous mes pas hasardeux. Il n’y a plus ni poissons ni roses pour m’aveugler. Je caresse les pierres. Nous n’y avons pas, comme deux amoureuses éperdues et naïves, gravé nos noms puisque je ne connaissais pas le sien. Mon poing se durcit. L’aimer me happait et j’aurais tout fait pour elle, et je faisais tout pour elle, elle était incapable de me donner ne serait-ce que son prénom. Incapable de me dire certaines choses, la plupart. Elle ne me disait rien sur sa famille, simplement qu’elle n’avait qu’une mère. J’ai extirpé de sa bouche l’accident de voiture. J’ai dû lui dire que j’avais lu l’article dans le journal pour qu’elle cesse de mentir. Elle a fait : « Oh. » quand je le lui ai révélé, puis elle s’est excusée. Elle est restée silencieuse assez longtemps. J’ai demandé si ça n’était pas trop dur quand je me suis rendue compte qu’elle aurait besoin de questions, qu’elle ne pourrait jamais le raconter seule. Elle a répondu :
« Non. Ça ne m’a pas traumatisée. J’aime bien conduire. »
J’ai acquiescé, puis, rapidement, de peur qu’elle plonge à nouveau dans son mutisme :
« Ça s’est passé quand exactement ? »
Elle a incliné sa tête, s’est un peu tordue.
« On rentrait d’un entraînement. De boxe. On était très fatigués. »
Elle a posé une main sur sa cuisse. Elle s’est tordue encore, tordue trop.
« Très fatigués. »
Elle a refermé la bouche sur ce dernier mot. J’ai attendu un peu, me suis penchée vers elle et l’ai embrassée sur la joue où une larme fleurissait.
« Il te manque ? Ton frère ? »
Je me suis écartée d’elle sans la quitter des yeux. Elle a secoué la tête négativement.
« Hémon ? Je me suis habituée. Ça fait longtemps, on dirait, qu’il est mort. »
Je me suis dit qu’elle était forte même si elle pleurait.
C’est si difficile de penser à Antigone d’une manière passée. Elle me dirait peut-être que ça fait longtemps qu’elle est morte, elle aussi. Pour moi ça ne fait qu’un mois, un peu moins. Je suis incapable de l’oublier si vite. J’ai beau la détester pour ce qu’elle m’a fait et me fait subir, elle a imprégné ma vie d’une intensité addictive. J’avais l’impression d’être véritablement vivante avec elle et je peine à retrouver tout l’éclat de ces sensations dans mon existence plus que morne. Revenir ici, là où nous avons été si proches, ravive ce sentiment qui m’a quittée le jour de l’enterrement.
Antigone hurle :
« Pas là ! »
Je sursaute. Mon cœur bat sous la main que je pose dessus comme pour le protéger. Je me retourne lentement. Elle est là. Debout, sa longue silhouette un peu courbée, ses yeux assombris. Le vent souffle sur sa peau et soulève des lambeaux de chair morte, dévoilant ses os. Des roses ont poussé sur son corps, s’entortillant autour de ses côtes à nu, jaillissant de ses jambes maigres. Elle se décompose de seconde en seconde. L’un de ses yeux tombe. Une fleur éclot dans son orbite désormais vide et y déploie ses pétales rouges. Antigone avance comme si elle n’était pas morte. Elle se jette sur moi alors que je recule, elle me plaque au sol. Elle est étonnamment lourde pour un cadavre. Ses mains squelettiques attrapent mes épaules. Elle sent le sel, elle sent l’océan. Elle a un terrible haut-le-cœur et vomit l’eau sale de la Seine sur mon torse. De mon bras libre, je lui donne un violent coup de poing qui la déstabilise assez pour que j’échappe à son étreinte. Je lui hurle :
« Je te déteste Antigone ! Je te hais ! »
Je me mets à courir mais les herbes sont trop hautes, elles entravent mes jambes tremblantes. Il s’est mis à pleuvoir. Les gouttes sont épaisses. Elles explosent sur mon crâne et mon dos et ma nuque. Je dérape sur le sol humide. Une main enserre ma cheville. Antigone se traîne derrière moi.
« Pas là, Claire… Pas là… »
Elle n’est plus qu’un squelette. De ses orbites vides coulent des larmes incompréhensibles. Sa bouche édentée est béante, suppliante. Incapable de la laisser, je m’accroupis alors près d’elle. Dès ce geste plus humain que ma fuite, Antigone reprend une apparence de vivante. Lorsque mes mains se referment sur les siennes, sa peau est plus douce encore que la mienne. Je fais courir mes doigts le long de ses bras et remonte sur sa mâchoire. Je prends son visage entre mes mains. Elle a retrouvé ses yeux, ses yeux sans fleurs. Elle sanglote. Je murmure :
« Ça ira, Boygirl. Ça ira. »
Je l’embrasse en fermant les yeux. Peu à peu ses lèvres se dessèchent sous mon baiser, son visage se dissout, mais je ne vois rien. Je n’ouvre les yeux que quand elle est poussière. Mes mains encadrent le vide. Son corps a disparu. Elle s’est évaporée. Je jette un regard aux ruines qui m’ont repris Antigone. Enfin, enfin je suis seule ; hélas, hélas je suis désespérément seule. Je me relève, pantelante. Deux larmes roulent sur mes joues. Antigone est partie.
Un poisson rouge vient nager sous mes yeux comme une guêpe, avant de déguerpir entre les herbes vertes.
 
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Boygirl [TS/M]   

 
 

Boygirl [TS/M]

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 2 sur 2Aller à la page : Précédent  1, 2

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Zéphyr Embrasé :: Vos oeuvres originales :: Écrits longs :: Romans-